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20-21 octobre 2007


Un psychiatre dénonce l’abus d’antidépresseurs

POLÉMIQUE | 16h57 Certains médecins s’inquiètent: de plus en plus de patients seraient diagnostiqués dépressifs et médicamentés à tort. Tandis que Monsieur Prix souhaite réduire la liste des médicaments remboursés par les caisses maladie, un psychiatre ose briser l’omerta.

ROBERT NEUBURGER:«Un peu d’angoisse n’a jamais fait de mal à personne. Etre angoissé ne fait pas de tout le monde un dépressif.» | John FOLEY/Opale. PARIS, 2002

Robert Neuburger est un psychanalyste réputé, auteur de nombreux ouvrages, pratiquant à Paris et à Genève. Il est notamment vice-président de la Société française de thérapie familiale. Il dénonce l’abus de diagnostics de dépression et de prescriptions d’antidépresseurs, en particulier par les généralistes. Un discours qui dérange, dans le débat actuel sur la surconsommation de médicaments.
Selon vous, une majorité de personnes diagnostiquées «dépressives» ne le seraient pas en réalité. Vraiment?

La dépression est sur-diagnostiquée. Actuellement, vous entrez un peu triste dans un cabinet de médecin et vous en sortez dépressif, avec à la main un traitement à base d’antidépresseurs.
On transforme un traitement pour une pathologie lourde en traitement de confort. Pourtant, certains patients ont davantage besoin d’écoute, de soutien voire d’une psychothérapie que de médicaments. Ce qui est d’autant plus dommage que Genève a été pendant longtemps la capitale de la psychanalyse.

Quels sont les risques pour les patients?
L’inverse de ce que l’on cherche à obtenir en donnant un traitement à base d’antidépresseurs, comme par exemple des inversions de l’humeur. Le patient devient euphorique. Les prescriptions abusives ont créé des personnalités bipolaires.

Le problème vient du fait que l’on administre un traitement unique à des milliers de personnes aux histoires différentes. Selon moi, on ne peut pas soigner de la même façon quelqu’un qui vient de perdre un proche et quelqu’un qui rencontre des difficultés professionnelles. Il faut remettre l’individu au centre de la thérapie, retrouver pour chacun l’origine de la pathologie et ne pas se contenter de soigner ses conséquences.

A qui la faute?
Avec la dépression, «le mal du siècle», les laboratoires ont trouvé un formidable créneau. Comme le confirme Bill Bryson dans son livre «une histoire de tout ou presque» (ndlr: cet ouvrage a reçu, en 2005, le prix Descartes pour la communication scientifique): «entre mettre au point des antibiotiques que les gens prendront pendant quinze jours et des antidépresseurs que les gens prendront chaque jour toute leur vie, les compagnies pharmaceutiques ont opté sans surprise pour les seconds.»
Les laboratoires pharmaceutiques s’attaquent aux médecins généralistes, en leur ventant, via des publicités qu’ils envoient directement à leurs cabinets, les mérites de telle ou telle nouveauté.

Les médecins ne devraient-ils pas être plus attentifs?
Les généralistes restent les plus gros prescripteurs d’antidépresseurs (ndlr: près de 70% des prescriptions émanent des médecins généralistes). Mais ils sont peu familiarisés avec les troubles mentaux et psychologiques. Et ne disposent pas d’autres informations sur les nouveaux médicaments que celles fournies par les laboratoires.
En médicalisant les problèmes psychologiques, tout devient une pathologie.
Or, un peu d’angoisse n’a jamais fait de mal à personne. Etre angoissé ne fait pas de tout le monde un dépressif.

Qu’en est-il des enfants?
Les laboratoires se sont attaqués depuis un moment au marché de l’enfance. On commence même à leur prescrire des antidépresseurs. La Ritaline par exemple, destinée à soigner les déficits d’attention chez les enfants hyperactifs, n’est rien d’autre qu’une amphétamine utilisée comme produit dopant par certains cyclistes. On ne connaît pas encore les conséquences qu’elle peut avoir à long terme.
Les jeunes psychiatres ont été élevés dans cette culture ultra-médicamentalisée et prescrivent à tour de bras. Certains praticiens ont tendance à traiter tout problème chez l’enfant par des médicaments. Certains parents réagissent, mais la plupart considèrent que le médecin détient le savoir et suivent ses conseils.

Comment expliquer la situation actuelle?
La société a toujours eu tendance à stigmatiser les personnes faibles, ce qui rassure tout le monde car ainsi on ne remet pas en cause le fonctionnement du couple, de la famille ou de la société.
Dans les années 30, on a été jusqu’à considérer que le
chômage était génétique. Aujourd’hui, on nous annonce que la dépression elle-même serait génétique. C’est certainement faux: le rôle que l’on attribue aux gènes n’a pas de base scientifique.
Le risque est que pour certains, la dépression devienne une forme de solution qui évite de se poser des questions.
Cécile Denayrouse